• CHAPITRE 3 : ZWISCHENZUG

    Le groupe de mercenaires arrive à la ville de Tragamor, dirigée par la comtesse Wisla Prall. Y trouveront-ils plus d'indices sur la chevalière ? De son côté, Arkz ne cesse d'accumuler des forces en vue de la guerre qui se profile.

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    CHAPITRE 3 : ZWISCHENZUG

                Tragamor ! Tragamor la fleurie ! Tragamor la quiète ! Tragamor et ses rues pavées ! Tragamor et son arbre millénaire !
            De toutes les grandes villes de Safirel, il est unanimement admis que c’est à Tragamor où la vie est la plus tranquille. C’est ici que certaines personnes âgées viennent profiter de la dernière ligne droite de leur existence avant de partir pour de bon pour le “continent dont on ne revient jamais”, Avannir. Il n’est pas donné à tout le monde de terminer ses vieux jours à Tragamor. À cause de sa situation géographique idéale, le coût de la vie y est très élevé. Il faut ainsi être excessivement riche et provenir d’un lignage excessivement prestigieux pour se permettre d’habiter l’une des sublimes villas de Tragamor. De cette façon, la comtesse Wisla Prall peut-être considérée comme la représentante la plus fidèle du mode de vie de la ville.
              Du haut de ses 75 ans, Prall détient le pouvoir depuis le décès de son père, survenue il y a une cinquantaine d’années, et entend bien le conserver jusqu’à la fin. Sur le plan physique, il s’agit d’une petite vieille dame rachitique aux yeux couleur chocolat et dont les cheveux gris sont teints d’un mélange de brun et d’orangé. Sur le plan moral, c’est un véritable faucon. Femme d’affaires impitoyable, elle est prête à fondre sur l’un de ses comtes rivaux dès qu’il exhibe une quelconque faiblesse, et elle l’étouffe entre ses serres et le menace de son bec acéré, jusqu’à qu’il lâche prise et s’abandonne à elle. C’est ainsi qu’elle a su s’octroyer des accords commerciaux d’une importance capitale entre son comté et ceux de Sylivas, de Skygeyl et de Juhoc. Elle cherche depuis longtemps, pour une satisfaction purement égocentrique, à faire des échanges entre la production de pierre de Tragamor et les soldats surentraînés de Dreadstadt. Malheureusement pour elle, le comte Arkz l’égale en matière de négociations et de tromperies, aussi a-t-il toujours su conserver son pouvoir sur ses propres troupes. Il est sûr et certain qu’avec l’appui des guerriers de Dreadstadt, Tragamor serait vu comme l’un des comtés les plus puissants, le plus puissant de tous, en fait.
              Cependant, la comtesse Wisla Prall a aussi en vue les intérêts de son peuple. Et commercer avec le comte Arkz exposerait ses gens au risque omniprésent de subir les affres d’une guerre civile. Prall sera toujours le plus pragmatiquement du côté de son peuple et ne se servira jamais de lui comme bouclier pour éviter de souffrir du poids de ses erreurs. Ce serait un manquement impardonnable aux valeurs de son père.

     

     

              Il est un peu plus de 19h quand Grosmanu, Amélie, Mickaël, Arnaud, Kieran, Vincent et Georges posent le pied sur la Grand-Place de Tragamor. Ils sont accueillis par la statue au centre de l’esplanade pavée, représentant le tout premier roi de Safirel, Arkambor le Lumineux, en armure étincelante brandissant de sa main gauche la tête décapitée du seigneur de la guerre Ibliss, dont on dit que les gants lui permettaient de se fondre dans les ombres.

    — C’est sinistre, commente Arnaud.

    — C’est Arkambor le Lumineux, explique Grosmanu. Il a refoulé l’invasion d’Ibliss le Sournois avec une prise d’hommes et a fondu Safirel.

            Menant ses compagnons, Grosmanu se fraie un chemin entre les habitants qui pullulent, affairés à tout mettre en ordre pour la Fête de l’Eclipse qui approche à grands pas. La Fête de l’Eclipse est un événement très important pour tous les Safirellans. Les légendes racontent qu’à l’instant même où Arkambor a pris la tête d’Ibliss, le monde a recommencé, et a marqué ce jour par une éclipse. Depuis, une fois par an, au milieu de l’été, le soleil et la lune se croisent et provoquent une éclipse totale, plongeant le pays dans l’obscurité durant quelques courts instants. Le jour de la Fête de l’Eclipse est un jour férié pour tous les commerçants. Les habitants des comtés se rendent dans leur grande ville respective, ou bien à Olympa, et s’amusent toute la journée grâce à des foires, des défilés, des pièces de théâtre, des jeux de course. Seuls les gardes sont de service, veillant à assurer la sécurité du peuple, mais c’est là plus une formalité de la tradition qu’un système de défense véritablement performant.
              Grosmanu pousse la lourde double porte du palais de la comtesse Prall, et fait entrer avec lui ses cinq compagnons et son autruche de combat, sous l’œil attentif d’un oiseau au plumage vert et orangé. Des serviteurs vont et viennent à vive allure. Le Toranien en agrippe un par le col et le soulève au niveau de son mufle pour ensuite lui demander, dans un langage approximatif, s’il pouvait voir son maître. Une fois qu’il retouche le sol, le domestique file par une porte, et revient quelques minutes plus tard accompagné d’un petit homme richement vêtu, les doigts couverts de bagues, réajustant nerveusement sa perruque pour que celle-ci puisse s’accorder correctement avec sa moustache de morse.

    — Messieurs-dames, commence-t-il avec un accent auvergnat presque caricatural, la comtesse n’est pas disposée à vous recevoir. Je suis Ando Zerix, chambellan de la comtesse Wisla Prall, que puis-je pour vous ?

              Les cinq compagnons s’effacent, préférant laisser la parole à Grosmanu.

    — J’veux voir la duchesse, beugle-t-il.

    — C’est impossible, Monsieur. Quelles sont vos affaires avec la comtesse ? demande Zerix en posant son regard sur le groupe en retrait.

    — Houlà, aucune idée ! répond Vincent en agitant nerveusement les mains devant lui. Discutez-en avec le gros, là ! C’est lui qui veut ! Nous, on sait rien, on connaît rien !

              Zerix joint ses doigts. Ses longs ongles s’entrechoquent et crissent les uns contre les autres et contre les innombrables bagues qu’il arbore. Il esquisse une moue peu convaincue. Grosmanu lui pose une main vigoureuse sur l’épaule et lui adresse un sourire carnassier révélant toutes ses grosses dents carrées.

    — Écoute, bonhomme, j’vais pas y aller par quatre fromages. Je…

              Amélie lui ôte sa grosse patte de l’épaule du chambellan.

    — T’as vraiment rien dans la cervelle mon vieux. Excusez-le, Monsieur euh…

    — Zerix, Ando Zerix.

    — Il faut qu’on parle impérativement à la comtesse plutôt qu’à un larbin de seconde zone. C’est très important, ça concerne le village de Willow et la chevalière royale.

            Le visage de morse du chambellan s’assombrit brusquement. Il remue le nez de gauche à droite, entraînant dans un ballet horizontal les fanons de sa moustache dense.

    — Restez ici, je reviens.

              Il pivote pour se diriger vers une grande porte située au-delà de quelques marches, l’ouvrir, et disparaître derrière. Amélie se tourne vers Grosmanu et remonte les lunettes sur son nez.

    — Pourquoi la comtesse ?

    — Première équerre de l’aventurier : toujours voir les personnes haut perchées pour se faire un max de thunes.

    — T’es un p’tit malin, toi…

    — J’ai plus de vingt ans de mercenariat dans les sabots, à force tu connais plein de trucs. Et pis j’ai eu un bon maître.

              Le chambellan reparaît, et invite le groupe à le suivre d’un simple geste de l’index.

     

     

                Les six compagnons ouvrent la porte en grand pour passer, et se retrouvent dans la salle du trône du palais de Tragamor. C’est une salle pentagonale, le trône culminant dans l’angle face à eux. Les murs sont ornés des étendards du comté : une coupe noire sur un fond cramoisi uni. Une vingtaine de gardes sont disposés de façon à montrer le chemin à emprunter, lances et écus à l’appui.
               Zerix se poste dans un coin, près d’une grande bassine en bronze maintenue par un trépied. Les aventuriers avancent d’un pas posé jusqu’au trône surélevé sur lequel siège, à première vue, une momie, si l’on se fie à sa peau desséchée et ses rides plus nombreuses que ses cheveux. Elle est là, figée dans son fauteuil, presque une extension du dossier et un prolongement des accoudoirs, les yeux enfoncés dans les orbites, arrêtés sur les compagnons.
              L’ouverture de sa bouche émet un craquement similaire à celui d’un cercueil fermé depuis des décennies. Lent, crispant.

    — Ando m’a dit que vous teniez à me parler de Willow et du Premier Ministre. » grince-t-elle nonchalamment.

              Grosmanu s’agenouille, aussitôt imité par ses camarades et son Émeu Commun.

    — Duchesse, commence-t-il.

    — Comtesse… souffle Mickaël.

    — Comtesse, nous sommes apparus vous déclarer une sinistre nouvelle. Le village de Willow a été attrapé, et déduit, par des scélérats gobelins, menés par une patronomisée Lumiya. Nous ignorons s’il y a des miraculés, en vindicte nous connaissons qu’ils ont assassiné le visionnaire Valkil.

    — Incompréhensible…

              La comtesse momie frotte son menton fripé de son index sec.

    — Je comprends… grésille-t-elle.

              Le choc de la nouvelle frappe Mickaël si puissamment qu’il en tombe à la renverse.

    — Co-comment ça, elle a compris ?! Oh ! Eh ! Allô ! C’est pas compréhensible ce qu’il raconte, ce lourdaud !

    — Silence ! ordonne la comtesse d’une voix revigorée, se levant hors de son trône.

              Silence. Elle se rassied, faisant attention à craquer de toutes parts.

    — Je déplore les horreurs qui se sont produites dans mon comté, aujourd’hui-même. Dès demain, j’enverrai des gardes inspecter les environs et rechercher des survivants. Le vieux Valkil ne méritait pas cette fin. Relevez-vous.

              À l’instar de poupées dont on tirerait les ficelles, les six compagnons se redressent.

    — Qui êtes-vous ?

    — Je me patronymise Grosmanu Sabot-d’acier, et ce sont mes collaborateurs, Amélie, Vincent, Arnaud, Kieran et Mickaël. Et Georges, mon poulet.

    — CÔT !

    — Émeu Commun. Pardon, Georges. J’ai été mandaté par le Premier Laquais pour me vouer à reconquérir une blague.

    — Ainsi cet imbécile a décidé d’entrer dans le jeu du comte, soupire la comtesse.

              Intrigué par une vibration, Zerix se tourne et remarque que la bassine de bronze est en train de luire.

    — Votre Altesse ! hèle-t-il. Quelqu’un essaie d’entrer en contact avec vous !

    — Apportez le brûloir, Zerix.

              Sur un geste d’Ando Zerix, quatre gardes s’emparent de la bassine en bronze, et la mènent jusqu’au pied du trône de la comtesse.

    — Vous pouvez rester, fait cette dernière à l’attention du petite groupe, mais écartez-vous, et soyez silencieux.

              Obéissants, les six camarades s'éloignent, tandis que les gardes déposent une boule en cristal au centre de la bassine qu’ils recouvrent d’une cire poisseuse. La sphère ainsi engluée dégage alors une épaisse fumée blanche, et dans les volutes se dessine, dans un premier temps confuse et éphémère, la fine silhouette du comte de Dreadstadt.

     

     

    — Mes hommages, Wisla Prall, Comtesse de Tragamor, annonce la voix fantomatique de l’aristocrate masqué.

    — Arkz.

    — J’espère que vous vous portez bien, Wisla.

    — Allez droit au but, Arkz, ne me faites pas perdre mon temps inutilement.

    — Oui oui, je sais, répond-il sur un ton nonchalant. Le temps, c’est de l’argent, Wisla. Vous me sortez la même répartie, quelle que soit notre discussion.

        Grosmanu, Amélie, Vincent, Arnaud, Kieran et Mickaël, sans oublier Georges, n’aperçoivent que le dos flou du correspondant de la comtesse. Intrigués, l’envie de demander de qui il peut bien s‘agir leur brûle les lèvres, mais le regard grave d’Ando Zerix les dissuade de les entrouvrir pour ne laisser filer ne serait-ce que le moindre sifflement.

    — Voyez-vous, Wisla, poursuit la voix éthérée d’Arkz, je…

    — Trêve de bavardages, Arkz. Que voulez-vous ?

    — Seulement savoir si vous avez réfléchi à ma proposition d’alliance.

    — Oui, et ma réponse est toujours la même : non. Tragamor ne soutiendra ni Olympa ni Dreadstadt.

    — Mon offre ne sera pas éternellement valable, Wisla. Ce refus sera le dernier.

    — J’en ai conscience.

    — Pas assez, dirait-on. Avez-vous réfléchi aux conséquences sur votre peuple ? Ne voyez-vous pas que Safirel est en train de changer ? L’ordre royal est arrivé à son terme. Les gens comme Talamec appartiennent au passé. Le monde évolue. Préférez-vous être l’illustration éphémère d’un livre ou l’actrice dynamique d’une ère nouvelle ?

              Il tend ses mains diffuses vers la comtesse.

    — Je vous offre un futur, Wisla. Un avenir. Pas seulement à vous, non, ce serait égoïste, mais à tout Tragamor ! Je vous donne la liberté ! Je leur donne la liberté ! Il vous suffit juste de la saisir. Maintenant.

              Wisla Prall prend un appui différent dans son trône, signe que sa volonté de ne pas s’allier au comte de Dreadstadt est en train de se fissurer. Elle l’écoute attentivement, livrant un duel à mort entre ses convictions et celles d’Arkz. Et ces dernières sont petit à petit en train de prendre le dessus. Elle sent les paroles insidieuses des yeux d’or s’insinuer dans son esprit, serpentant dans son âme et dans son cœur, susurrant et sifflant ces incessantes promesses d’un bonheur depuis trop longtemps évanoui.
              Le comte Arkz a toujours eu cette réputation. Déjà, dix ans auparavant, dans son pays natal, Lusdrosa, les gens défavorisés le considéraient comme un véritable messie, le Darkafelt, dans leur langage, le héraut d’une nouvelle ère. Les rumeurs voulaient alors qu’il fût investi de pouvoirs extraordinaires, capable d’exaucer les moindres désirs de ceux qui venaient lui prêter allégeance.

    — Je vais être honnête, Wisla : j’ai besoin de vous.

    — Je… je ne sais pas…

    — Vous ai-je jamais trahie ? Malgré nos nombreux désaccords, je me suis toujours placé de votre côté, par le passé, et je recommencerai. Vous êtes une femme raisonnable, Wisla. Vous me connaissez, jamais je ne vous ferai l’insulte de vous imposer mes conditions. Vous êtes une femme libre de tout.

    — Lai… Laissez-moi encore un peu temps pour y réfléchir, Arkz. J’ai besoin d’avoir les idées claires pour me concentrer.

    — Je comprends, vous devez avoir des affaires urgentes. Un émissaire viendra bientôt pour obtenir votre réponse finale. N’oubliez pas, Wisla, que ceux qui ne sont pas avec moi ne sont pas contre moi.

    — Je garderai vos paroles en tête, Arkz, adieu.

           Zerix plonge la main dans la bassine et retire la sphère, chassant ainsi l’image du comte Arkz, dont le regard transperce Wisla Prall jusqu’à leur évaporation totale. Le visage décomposé en dépit de son aspect momifié, celle-ci tourne les yeux sur les six compagnons silencieux.

    — Vous vous joindrez bien à moi pour le dîner, n’est-ce pas ?

     

     

             Il leur reste quelques heures à passer avant que le repas ne soit prêt. Ainsi décident-ils de les mettre à profit en explorant un peu la ville. Ayant déjà vu le palais, ils déambulent dans les rues à la recherche d’un point d’intérêt à découvrir. Et il n’y en a pas. Aucun. Zéro. Le néant absolu.
          Tout ce que les aventuriers rencontrent, c’est un groupe de trois pépés et de deux mémés conversant sur leur sujet favori : le temps. Ils ont également l’air d’être d’une surdité singulière. Ils déclament à voix haute leurs divergences d’opinion climatiques, ainsi que “la fois où ils étaient à l’armée”, enchaîné d’un “c’était mieux avant, aujourd’hui, tout a augmenté” et de l’indispensable “qu’est-ce que vous voulez y faire, hein ?”.
           Les jeunes gens apprennent, bien malgré eux, que ce quintette sort d’une fête donnée à l’occasion de l’anniversaire de l’un de leurs camarades. L’une des vieilles dames déplore d’ailleurs que la sauterie se soit terminée tardivement. Il est vingt heures.
          Exténués par tant de… de… de rien… les six compagnons et leur gallinacée de compagnie s’en retournent au château. Une fois là, ils avisent des bancs dans la cour intérieure et y prennent place. Arnaud oriente la tête vers le ciel et soupire.

    — Vous avez une idée du temps qu’il fera demain ? questionne-t-il.

    — Et ça y est, conclut Mickaël. On est vieux.

              Offerts à leur vue, des gardes en uniforme bleu pâle et gris se tiennent au garde-à-vous devant leur capitaine. Cet officier est menu, sa taille est fine et ses hanches sont arrondies. Des cheveux mi-longs rosés, certainement teints, sont rangés derrière ses oreilles percées d’un anneau chacun. En y regardant de plus près, Mickaël et Kieran s’aperçoivent qu’il s’agit d’une jeune femme. Elle arbore une tenue noir et bleu nuit, à l’inverse des traditionnels bleu pâle et gris de Tragamor. Ce n’est pas qu’elle a des formes prononcées, mais son uniforme est très serré.

    — Elle est pas mal, hein, souffle le demi-elfe à son collègue le semi-démon.

    — Assez, oui.

    — J’approuve, renchérit Arnaud.

    — N’essaie même pas de commenter, lance Amélie à Vincent. N’y pense même pas.

            La femme officier gesticule dans tous les sens. Quelque chose a l’air de beaucoup l’agacer. Ils tendent l’oreille pour écouter ce qu’elle dit.

    — Vous n’avez toujours pas trouvé ces armes ?

    — Non, Luna, c’est que…

    — Capitaine, Jorg ! Je suis ta supérieure !

    — Te la joue pas, “capitaine”, on sait tous comment tu es montée en grade. Les armes sont introuvables. Quelqu’un a dû les voler.

    — A dû ? Nous représentons Tragamor ! Nous représentons la garde du plus puissant comté de tout Safirel ! Je n’ose imaginer la réaction de la comtesse quand elle apprendra que nous nous sommes fait cambrioler notre arsenal. Cherchez encore !

             Des armes ont disparu ? Qui aurait intérêt à voler des épées et des boucliers à la garde de Tragamor ? À part d’éventuels bandits, pour du recel.

    — Dites, euh, fait Amélie. Pourquoi on reste là au lieu de trouver un plan ?

    — Parce que, répond Grosmanu, le devin nous a mugis de venir à Tragamor. Donc nous sommes venus à Tragamor. La duchesse doit bien posséder un ou deux renseignements.

    — Oui, mais pourquoi elle nous garde à manger ?

    — C’est pas évident ? C’est une politichienne. Tout ce qu’elle a à faire, c’est nous donner des indications. On fait le boulot, et en fonction du résultat, elle dit qu’elle était avec ou contre nous. Elle cherche à tirer son jeu de l’épingle.

    — … C’est débile.

    — C’est de la stratégie politique, esprit limité.

     

     

            La salle à manger du château de Tragamor est accordée à la personnalité de la comtesse : anguleuse, dépouillée, et lézardée. Après être passés par les chambres d’hôtes anguleuses, dépouillés, et lézardées, que Prall leur a gracieusement octroyé, et s’être perdus dans des couloirs interminables, Amélie, Vincent, Arnaud, Kieran, Mickaël, Grosmanu et Georges prennent place à la table de la comtesse. Georges, oui, qui a droit à un fauteuil rehaussé, et qui se tient droit comme un piquet sur son coussin rouge, ayant le regard des héros, fier et mélancolique, perdu dans le néant de la question qui lui triture les entrailles en leur essence-même : quand mange-t-on ?
              Chacun contemple son assiette en bois et ses couverts en fer, balade son œil sur les murs dépourvus de toute décoration, tapote nerveusement la table du bout des doigts. La comtesse fixe la porte située à l’autre bout de la pièce sans piper mot, les mains jointes sur sa bouche. Finalement, Kieran se décide à briser le silence :

    — C’est qui, ce comte Arkz ?

              Dans un long craquement sourd, la momie tourne les yeux sur l’impertinent.

    — Le comte de Dreadstadt, crépite-t-elle. C’est lui qui a lancé le défi de la chevalière au Premier Ministre.

    — Ouais, fait Vincent, j’comprends moyen, cette histoire, moi. Enfin, l’autre, là, ajoute-t-il en montrant Grosmanu du pouce, a essayé de nous l’expliquer, mais on capte que dalle quand il cause.

    — Meeeuuuh non ! réplique le cornu concerné.

    — Maaaiiis si ! Donc, comtesse ?

          La comtesse esquisse un sourire datant du siècle dernier, amusée par l’absence complète de gêne de ces mercenaires.

    — Hier matin, le Premier Ministre nous a exposé, à moi et aux autres comtes, ses consignes pour essayer d’instaurer un climat de sécurité dans le pays, malgré la mort du roi.

              Ils sursautent.

    — Le roi est mort ?! s’étrangle Arnaud.

    — Bah ouais, répond tranquillement Grosmanu.

    — Tu pouvais nous le dire, non ?! Lourdaud ! l’invective Mickaël.

    — J’ai pas jugé utile de vous en coucher phrase.

    — Toucher mot !

    — C’est nouf nouf.

             La comtesse esquisse un sourire datant des trente dernières années. Ils l’ignorent absolument, ne lui montrant aucun respect dû à son rang. C’est à peine s’ils l’ont remerciée d’avoir été invités à sa table, honneur qu’elle ne réserve même pas aux autres comtes.

    — Oui, le roi est mort, reprend-elle. Sans laisser d’héritiers. Ce n’était encore jamais arrivé. De ce fait, c’est au Premier Ministre d’assurer la régence, le temps de trouver une solution à cette crise sans précédent.

    — Vous pouvez pas tout simplement élire un nouveau roi ? questionne Amélie. Enfin, je sais pas comment ça se déroule, mais il doit bien y avoir un moyen.

    — Hélas non. C’est une histoire de sang. Le fondateur de Safirel, Arkambor le Lumineux, est un sang-mêlé. Il descend d’une humaine et d’un Saphiroth.

    — … Un quoi ?

    — Oh oh je sais ! intervient Mickaël en se penchant sur la table. C’est un mec qu’a des cheveux blancs hyper longs hyper gothiques, une seule aile et un look hyper émo. C’est ça ?

    — Toi, tu joues trop, rétorque Amélie. Veuillez l’excuser, votre Altesse, continue-t-elle à l’attention de la comtesse, il est simplement idiot.

             La comtesse esquisse un sourire datant de la dernière décennie. Pourquoi leur a-t-elle proposé de se joindre à elle, déjà ? Elle ne le sait même pas. Un coup de tête, rien de plus, rien de moins. Tiens, pourquoi pas eux ? Il n’y a pas de raison de ne pas les inviter ! Et pourtant ils sont là, tous les six, assis à sa table, à se chamailler et à l’ignorer. Il y a même une dinde grande dimension !

    — Les Saphiroth sont une ancienne race d’anges, explique-t-elle. Du moins, c’est ce que nos scientifiques affirment.

    — Et ils ont disparu ?

    — Complètement, oui. On ne sait pas pourquoi. Enfin… Nos scientifiques supposent qu’il en reste quelques-uns.

    — Ah, parce que vous avez des scientifiques, malgré la magie ?

    — Mais… d’où venez-vous pour poser de telles questions ? Ne vous a-t-on rien enseigné, à l’école ?

    — C’est compliqué. Pour résumer, on vient de très loin.

    — De très loin ?

    — Ouais, comme j’ai dit, c’est compliqué.

             La comtesse fronce les sourcils. Un grincement de porte titille son oreille. Elle lève les yeux en face d’elle, et une vibrante sensation de joie grandit soudain en elle : le dîner ! Les serviteurs apparaissent presque miraculeusement, portant sur de modestes plateaux de bois d’abondantes victuailles. Sangliers, cerfs, chevreuils, cailles et poulpes, légumes à foison ! Il est surprenant de voir autant de nourriture dans un décor aussi dépouillé. Il est encore plus surprenant de voir la comtesse Prall se délecter, non, savourer, non, engloutir sans s’inquiéter plus que cela de sa prestance vis-à-vis de ses invités. Elle avale à une allure folle plat sur plat qui daigne se présenter devant elle. Quant à savoir où va se loger toute cette bonne pitance, c’est une autre affaire.

    — Vous pensez qu’elle va grossir, comme ça ? chuchote Vincent devant le spectacle bâfreur de la comtesse. Où est-ce qu’elle le met ?

    — Oh, j’ai une théorie, répond Mickaël, tout aussi bas.

    — Laquelle ?

    — Celle du sac à main.

    — Quel rapport ?

    — Le ventre d’une femme est comme son sac à main. Quand tu mets quelque chose dedans, c’est comme si une porte s’ouvrait sur une nouvelle dimension, un trou noir infini qui aspire tout ce qui passe à portée. Par exemple, tu mets un bouquin dans un sac de femme, dis-moi, honnêtement, tu le retrouves en combien de temps ?

    — … Jamais, en tout cas pas si je m’y mets seul.

    — Eh bah voilà.

     

     

    — Mmh… Pion en G4.

              Le pirate avance son pion blanc en G4 de l’échiquier.

    — À vous, Comte.

              Le comte Arkz, ne décrochant pas son regard du livre qu’il tient dans la main droite, prend un pion noir et le bouge en E5. Le pirate rumine, se tenant le menton entre le pouce et l’index. Puis il pose un second pion en F3. La contre-attaque est immédiate : sans même accorder une seule seconde d’attention à l’échiquier, le comte joue sa dame en H4.

    — Échec et mat, annonce-t-il sur un ton dépourvu de toute émotion.

    — Quoi ?! s’étrangle l’autre. Au bout de deux coups seulement ? Et en lisant un bouquin ?

              Le comte tourne la page suivante.

    — En essayant d’avancer vos pions en même temps, vous mettez votre roi à découvert, ce qui est une erreur fatale dans 100% des cas. C’est une partie de débutant.

    — J’en ai marre, je ne joue plus avec vous.

    — Bien, je perdrai moins de temps.

              Il tourne la page suivante.

    — Vous ne devriez pas vous occuper de faire ce pour quoi je vous paie plutôt que de traînasser dans ma citadelle, à rester les bras croisés et à vous faire massacrer aux échecs ?

              Le pirate sourit et s’étire dans le fauteuil.

    — Je fais entièrement confiance à Zarpuk pour tenir la barre. Et puis j’aime bien cet endroit, comte. Il me rappelle Ann Bonny, mon manoir sur Eden. En plus grand. Et plus froid. Et plus noir. Et plus…

    — Si vous ne saviez pas si bien vous servir de votre langue, je vous la ferais couper.

              Il tourne la page suivante. Le pirate maquillé baisse la tête pour déchiffrer le titre de l’ouvrage du comte. Tr… Trai… Traité sur… l’observatoire. Traité sur l’observatoire.

    — Passionné d’astronomie, comte ?

    — Non.

    — Alors pourq…

    — L’observatoire en lui-même. La plus grande tour d’Olympa, et de Safirel, sur laquelle est dressé un dôme pourvu d’une lunette géante orientée vers les cieux. Il fonctionne à l’aide d’une magie puissante et ancienne, autrefois utilisée par les Saphiroths.

    — Et en quoi cet observatoire vous intéresse-t-il ?

              À cet instant, la porte s’ouvre et Lumiya entre.

    — Comte, je…

           Elle s’arrête net dès l’instant où elle aperçoit le pirate, qui se lève du fauteuil, les mains dans le dos, et lui sourit.

    — Qu’est-ce que tu fais là, clown ? demande-t-elle d’un ton acerbe.

    — Moi ? répond-il d’un ton innocent en posant les mains sur son torse. Maaais je fais affaire, Lulu.

    — Ne m’appelle pas comme ça.

    — Blablabla, écoute, hein.

              Il se dirige vers le bar. Arkz tourne la page suivante.

    — Je peux ? questionne le pirate en ouvrant les portes en bois du bar.

    — Servez-vous, l’invite le comte.

    — Un verre ?

    — De Caravos 384, je vous prie.

    — Dacodac ! Et toi, Lulu ?

    — Ne m’appelle pas Lulu, répond sauvagement l’intéressée.

    — Ça t’arrive d’être souriante et féminine ?

             Elle serre les dents, mais ne répond pas.

    — Alors, Lumiya, reprend Arkz à l’attention de la jeune femme, quittant enfin son traité des yeux. Comment s’est déroulée ta petite mission ?

           Le pirate se sert une boisson à la coca, provenant de son pays d’origine, et tend son verre de vin au comte. Ce dernier s’en saisit de la main droite et dépose le livre sur l’échiquier, poussant négligemment les pièces sur les cases noires et blanches.

    — J’ai fait comme vous me l’avez demandé, comte, répond machinalement Lumiya.

    — Le devin ?

    — Mort.

    — Et les mercenaires ?

    — Vivants.

    — Combien sont-ils ?

    — Six. Un Toranien, deux Elfes, un semi-démon et deux hommes de forte stature. Et un animal. Une autruche ridicule.

    — Ha ! s’exclame le pirate. Le Gros a encore son insupportable dinde de compétition ! J’y crois pas, il m’avait juré qu’il allait l’abandonner pourtant !

               Excédée, Lumiya crispe encore davantage les mâchoires.

    — Je n’ai aucune idée cependant de la direction qu’ils ont empruntée, poursuit-elle en tentant de faire abstraction des singeries du pirate.

            Le comte pose son verre encore non entamé sur le livre et se lève lentement en direction de Lumiya, les bras croisés dans le dos. Au même instant, un oiseau au plumage vert et orangé entre par la fenêtre et se pose sur l’épaule du comte. Il sautille et porte son bec à l’oreille de l’homme masqué, qui acquiesce quelques secondes plus tard.

    — Vous seriez bien aimables de me laisser seul, je vous prie, annonce-t-il à ses deux sbires. Je vous ferai quérir lorsque j’aurai besoin de vous.

     

     

     

             Après un repas fructueux, la comtesse Wisla Prall invite les six compagnons et l’animal à la suivre dans son salon privé.
    Vraiment, ils l’amusent.
    Le salon est un cliché de nombreux salons anglais du vingtième siècle tels qu’ils sont représentés sur de nombreux supports : trois fauteuils et un canapé de velours, une bibliothèque emplie de livres de tous formats, et l’âtre d’une cheminée, cependant éteint. Les nuits d’été sont en effet chaudes à Safirel. Chaudes jusqu’à en être étouffantes.
    En entrant dans la pièce, le regard de Kieran est immédiatement attiré par la tapisserie d’ouvrages recouvrant les murs. Tel un aimant, il vole jusqu’à eux et ne s’en décolle plus, les yeux s’emplissant d’étoiles tandis qu’ils glissent sur les tranches indiquant les titres : “Traité sur les peuples” de Lorbec, “Le Dic” de Corbeille, ”La transformation” de Fakfa, “La comédie elfique” par Zalbac, “Dix petits trolls” de Fristie, “Les regrets oubliés” et ”Les reflets brisés” de T’os… et encore bien d’autres ! Kieran frétille tellement d’excitation que ses pieds peinent à rester au sol.
    Pendant ce temps, les autres vont prendre place dans les canapés et fauteuils, Georges préférant se lover près de la cheminée éteinte.

    — Vous désirez peut-être un petit rafraichissement ? propose la comtesse.

             Les compagnons commencent à bafouiller, gênés par l’offre de la vieille femme, mais cette dernière hurle alors joyeusement à ses serviteurs de lui “amener de la bonne gnôle fissa et un bon gros cigare”. Car oui, la comtesse Wisla Prall est une grande amatrice des cigares, constitués de feuilles de coca roulées et séchées, provenant directement des îles trolles.

    — Alors, reprend-elle, maintenant que nous sommes plus au calme, vous et moi, discutons de ce qui s’est produit au village de Willow.

             Ando Zerix entre dans le salon, tenant avec lui le divin cigare. Il le porte aux lèvres de sa souveraine, et l’allume du bout de son index, révélant ses affinités avec les flux de magie. Puis il se retire dans un coin du salon, silencieux comme aucun autre homme ne peut l’être.

    — Donc ? demande encore une fois la comtesse.

    — Eh bien hum… Comment dire… bafouille Amélie. Nous sommes mandatés par le Premier Ministre pour retrouver la chevalière royale, d’après ce que j’ai compris. Nous nous sommes rendus à Willow pour entrer en contact avec Valkil, mais à peine sommes-nous arrivés que cette femme et son groupe de brigands ont attaqué le village.

    — Ouais, elle s’appelait Lumiya, continue Mickaël, et j’peux pas la blairer, c’est clair.

    — Surtout parce qu’elle t’a envoyé valdinguer contre un mur…

    — Et ta sœur ?

    — Ma sœur, elle va te casser les dents si tu continues à la ramener.

    — Bref ! Elle a éliminé le devin et s’est barrée. Enfin, paraît qu’elle était venue la veille lui extorquer des infos sur la bague.

    — C’est peut-être une rivale, suppose Vincent.

    — Lumiya ? J’connais pas, répond Grosmanu. Dans l’domaine, on s’connaît tous plus ou plus, mais elle ? Jamais ouï mugir.

            La comtesse expulse une grosse bouffée de fumée, ce qui fait tousser Vincent et Arnaud.

    — Lumiya… rumine-t-elle. Si, ce nom est en train de devenir célèbre, à Safirel. Lumiya Vonraken. Une aventurière à la tête d’un groupuscule de gobelins.

    — Enfin, c’est bizarre, réussit à articuler Vincent entre deux toussotements. Si elle a vu le devin avant nous, c’est qu’elle bosse pas en free-lance. Ou bien alors elle a eu une envie subite.

          Grosmanu se renfrogne. Le Premier Ministre aurait-il essayé de le doubler en engageant un concurrent ? Après tout, c’est typiquement son genre !

    — C’est possible, dit la comtesse, que le Premier Ministre l’ait embauchée pour multiplier ses chances de réussite. Cependant, je ne cautionne pas la destruction d’un village pour couvrir ses traces.

    — Je capte pas très bien, là, intervient Arnaud. Le Premier Ministre serait capable de faire ça ? Alors qu’il dirige le pays ?

    — Ooooh, frissonne Prall, vous sous-estimez grandement les rouages de la politique de Safirel. L’anéantissement d’un village dans un comté voisin est monnaie courante, dans ce royaume. En dépit de ses nombreux défauts, le comte de Dreadstadt n’a pas entièrement tort sur le compte de Syndros Talamec. C’est un arriviste arrogant convaincu d’être investi d’une mission semi-divine. C’est pour cette raison que je ne choisis pas de camp dans cette petite crise passagère.

    — Comment il s’appelle, déjà, le comte de Dreadstadt ? demande Vincent.

    — Arkz Fatalis. Mais tout le monde l’appelle uniquement Arkz.

    — Arkz Fatalis ! s’écrie Mickaël avant d’éclater de rire. Mais bien sûr, quelle originalité étouffante ! Pourquoi pas Ouar Kraft ?

    — Mickaël, rumine Amélie, je vais finir par te frapper…

    — Et y a moyen que ça soit lui le commanditaire de Lumiya ? interroge soudainement Vincent.

    — Non, répond la comtesse en relâchant un important jet de fumée. Je ne pense pas.

    — Que savez-vous de Victor Fatalis ?

    — Arkz. C’est un Elfe Noir originaire de Lusdrosa. Ambitieux, très ambitieux, à l’instar de tous mes autres confrères comtes. Toutefois, je serais grandement étonnée, et outrée, qu’il soit à l’origine de cette atrocité ! Jamais Arkz n’aurait le culot de réclamer une alliance tout en venant attaquer mon territoire ! Il saurait que je pourrais découvrir la vérité sur cette affaire, il prendrait un risque trop important en mettant Tragamor dans le camp adverse.

             Grosmanu frappe subitement le sol d’un bon coup de sabot, faisant par là-même sursauter tout le monde, et tomber l’imposante Encyclopédie de Safirel sur la tête de Kieran.

    — Assez de blabla ! mugit le Toranien.

             Ses camarades ne peuvent lui donner tort. Elle aime parler, l’aristocrate, et jusqu’à présent, cela ne les mène pas à grand-chose.

    — Duchesse ! J’dois faire mon chêne, meuh ! J’suis payé, meuh ! J’suis là pour trouver cette blague, pasta !

    — Mais le devin a dit qu’elle n’existait pas, répond doucement Amélie.

    — Doit bien y avoir une solution, pourtant…

    — Oh ! crie Mickaël.

    — Quoi ?

    — Une phrase sans fautes.

          Une baffe et un Mickaël dévorant le parquet à pleines dents plus tard, Grosmanu craque les jointures de ses doigts, et reprend d’un ton monocorde :

    — J’peux pas échouer, j’ai encore jamais semé une mission. Suis un pro, meuh !

    — Hum… Ando, pourriez-vous me passer l’encyclopédie qui coiffe le compagnon de ses jeunes gens ?

             La moustache frétillante, Ando Zerix s’extirpe du mur, prend dans ses mains le lourd ouvrage casquant Kieran, et le porte à la comtesse. Cette dernière ouvre le volume et cherche alors un mot commençant par la lettre C. Enfin elle frappe une page de son index.

    — Là !

    — Quoiquoiquoi ? s’enquièrent Arnaud, Amélie et Vincent.

    — Côtcôtcôt ? s’enquiert Georges en mettant sa tête bien en travers du livre et des yeux de la comtesse.

    — J’ai ce qui peut vous aider, répond celle-ci en chassant le crâne du volatile du chemin. Mais avant, je vais être franche : je ne vous aide pas pour que Talamec ait l’avantage sur arkz. Je vous aide parce que je me méfie plus du comte que du Premier Ministre et que si jamais il intente quelque chose, il vaudra mieux que les comtes soient unis.

    — Ouais ouais, la coupe Grosmanu, bla bla bla…

    — Grosmanu ! s’écrie Amélie, pleine de honte. Ça va pas ?! Excuse-toi de suite !

    — Non mais je m’en contrefiche de ses histoires de politique, meuh. J’veux juste mon fric, pasta. Donc, duchesse, t’accouches ou je t’fais une augustienne ?

              Ce coup-ci, Wisla Prall fronce durement les sourcils.

    — Ne vous permettez pas ce genre de familiarités avec moi, mercenaire. Nous ne sommes pas du même rang, gardez bien ceci en tête.

    — Ouais, réplique Grosmanu, et ta sœur ? Si t’dis pas illico expresso ce que tu sais, s’pourrait bien que Fatalose devienne Premier Ministre et t’coupe la tête.

              Vincent, Amélie, Arnaud sont complètement catastrophés. Persuadé que c’est la fin, Georges se met à courir dans tous les sens en caquetant au désespoir. La comtesse et Grosmanu se dressent d’un coup, simultanément, s’affrontant du regard, les mâchoires serrées, et les poings crispés. L’encyclopédie gît au sol, au même titre que Mickaël et Kieran, qui, en ce qui les concerne, récupèrent des coups qu’ils ont reçus. Ando Zerix et sa moustache s’interposent entre la comtesse et le mercenaire.

    — Comtesse ! Calmez-vous ! Je vous en prie !

             Wisla Prall se rassied, ne lâchant pas une seule seconde Grosmanu du regard. Ando Zerix tourne la tête en direction du Toranien.

    — Vous aussi, asseyez-vous.

    — C’est hors de réponse !

    — C’est un ordre. intime Zerix alors qu’un éclair doré traverse l’iris de ses yeux.

             Grosmanu obtempère non sans lâcher un soupir d’exaspération.

    — Bien, continue le chambellan. Sa façon de dire n’est pas idéale, comtesse, mais l’idée est juste : vous risquez gros en ne vous alliant pas au comte Arkz. Ces jeunes gens sont par conséquent actuellement votre seul moyen de vous en sortir sans trop de difficultés.

    — Ando… vous n’êtes plus à votre place.

    — Veuillez me pardonner, comtesse.

             Le chambellan s’écarte, courbé.

    — Bien… donc… si la chevalière, comme l’a affirmé le vieux Valkil, n’existe pas, alors vous devez vous mettre en quête des cendres-même d’Arkambor le Lumineux, qui reposent dans son tombeau, au sud, dans la forêt.

    — Euh… c’est quoi le concept ? demande Mickaël en se relevant finalement.

    — Le Premier Ministre doit en diluer une pincée dans de l’eau et la boire. S’il survit, il conserve sa légitimité et met Arkz en échec. Autrement, c’est que Arkz avait raison depuis le début.

    — Oooooki doki… Ça va pas être facile.

    — Ouais, confirme Grosmanu. On n’est pas encore hébergés par la sortie.

    — Je veux même pas tenter de comprendre ce que t’as essayé de dire…

     

     

     

              Le comte Arkz tourne la page suivante du traité sur l’observatoire. Le jour de la Fête de l’Eclipse, les savants s’attachent à observer les effets magiques de l’influence solaire et lunaire sur la population. D’après certains, le Sablier des Flux protégé par la famille royale et ses serviteurs permettrait d’accroître phénoménalement la portée de la lunette géante de l’observatoire et lui donnerait jusqu’à la possibilité de percevoir des singularités magiques uniques et invisibles tout autre jour de l’année.
    Lumiya entre.
    Le comte lève les yeux sur la jeune femme, d’abord sur son visage, puis sur le saphir qu’elle porte en pendentif autour du cou.

    — Comte.

    — J’ai une nouvelle mission à te confier.

             Il referme le livre et le pose sur la table basse, puis se lève et se dirige vers la jeune femme, les mains dans le dos.

    — Je viens d’apprendre que ce que je recherchais était finalement à portée de main.

    — Que dois-je faire ?

    — Je veux que tu te rendes au nord-nord-ouest de Dreadstadt, à une vingtaine de kilomètres environ. Tu y trouveras une clairière, et le tombeau de la famille royale. Ramène-moi les cendres d’Arkambor le Lumineux.

              Il se détourne d’elle et s’en va en direction du balcon.

    — Comte Arkz…

              Il s’arrête.

    — Qu’y a-t-il, Lumiya ?

    — Quand allez-vous honorer votre part du marché ?

             Il prend un moment pour refaire face à la mercenaire.

    — Vous avez promis de m’aider à retrouver le meurtrier de mon ami.

    — Je sais. M’as-tu vu, à quelque moment que ce soit, revenir sur ma promesse ?

    — Non, mais…

    — Actuellement, Lumiya, je fixe les termes du contrat. Je te révélerai ce que je désirerai quand je le désirerai.

              Lumiya serre son poing ganté.

    — Vous m’avez menti.

    — Non.

    — Vous n’avez aucune intention de me dire quoi que ce soit.

    — Mettrais-tu en doute mon honnêteté, Lumiya ?

    — Je ne suis pas un chien, comme votre petit clown pirate de bac à sable.

              Elle lève son gantelet au niveau du masque du comte, menaçante. Arkz lui tourne à nouveau le dos et s’oriente vers le livre qu’il a laissé sur la table basse tout en ôtant ses gants de cuir.

    — J’ai aussi des sentiments et des émotions ! Je ne suis pas votre pantin ! Je suis un être vivant !

    — Tu es ce que je veux que tu sois, Lumiya.

             Brutalement, le bras au gantelet de la mercenaire s’élève dans les airs, et la projette contre le plafond, contre le mur ensuite et la traîne au sol avant de finalement la rejeter en arrière.
    Tournant toujours le dos à sa subordonnée, le comte enlève son masque pour boire à sa coupe de Caravos 384. Éreintée, Lumiya tente de se redresser. En vain. Elle retombe lourdement.

    — Je… je… bégaye-t-elle faiblement.

    — Tu n’es qu’un chien de chasse. Un jouet que je puis briser et reconstruire à ma guise. Mais un marché est un marché. Jamais je ne trahirai ma parole. Tant que tu ne failliras pas à ta tâche, je ne manquerai pas à ma promesse. C’est aussi simple que cela, Lumiya.

             Il remet le masque en place. Le gantelet, à nouveau investi d’une conscience propre, s’élève dans les airs, et force Lumiya à se remettre sur ses deux pieds.

    — Bien, conclut le comte. À présent que les ambiguïtés sont dissipées, je te conseille d’aller dormir. Il est tard, et demain tu as beaucoup de choses à faire, je crois bien.

    — Je n’en… je n’en ai pas terminé avec vous, comte.

              Il pose bruyamment la coupe sur la table.

    — Disparais, chienchien.


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